Liberté de circulation sur les autoroutes de l'information

05/03/05

Quand j'étais un jeune étudiant, major de ma promotion de DEA Informatique et Droit en 1996, j'ai traversé une phase complexe pendant laquelle j'ai envisagé un très grand nombre de potentiels sujets de thèse. Retrospectivement, je crois que j'aurais du adopter le sujet du présent essai car j'ai une maîtrise en droit public et une relation intime avec internet.

Le propos initiateur est que la métaphore ne doit pas rester lettre morte ou figure d'un style élégant. J'appelle à ce que la métaphore soit poussée dans ses retranchements, que les conséquences soient tirées et les principes mis à jour. Je pense que le recours à la métaphore n'est jamais innocent. Je vais donc essayer d'explorer certains aspects des métaphores liées à internet.

Je ne suis plus, à mon grand regret, un juriste dans l'art mais j'ai trouvé le moyen de rassembler ici quelques idées et principes qui pouront être utiles à toutes fins. Il y aura sans doute plus de questions que de réponses mais je propose juste des pistes pour votre réflexion personnelle.

La toile et les araignées.

La toile, the web est évoquée ici mais uniquement comme point de départ. On trouve peu de mentions officielles d'internet comme d'une toile. L'expression vient de la description de la topologie architecturale de réseau adoptée sur internet, pour résister à une attaque atomique selon une légende urbaine bien connue.

Si effectivement il y a toile d'araignées alors celle-ci sont libres de tisser. Ainsi, tout un chacun dispose, par son ISP au minimum, d'un espace dans lequel il est libre de composer pour la rendre disponible, de l'information.

Comme la toile d'araignée est soumise à des contraintes techniques qui lui garantisse une intégrité structurelle, internet suppose une corpus de principes de bon fonctionnement et les attaques de type DOS (Denial Of Service) montrent que la saturation d'un point peut remettre en cause une partie de l'ouvrage.

L'araignée, maîtresse de ses lieux y circule librement alors que penser des sites qui par le biais de licences d'utilisation tacites ou explicites opèrent des discriminations. Google (moteur le plus populaire) ou LegiFrance (source officielle du droit en ligne) ont des politiques qui interdisent la visite de robots où autres agents automatisés. Les internautes humains ne sont pas les seules araignées de la toile. Que penser d'une toile interdite à toute une classe d'araignées qui, par ailleurs, en tissent la majeure partie ? La fonction d'automatisation des requêtes serait-elle dérivée entre l'homme et sa machine qui est son médiateur ? En tout cas en anglais, les choses sont plus claires car la métaphores a été poussée plus loin avec l'expression spidering qui désigne la pratique de programer des scripts pour automatiser des requêtes sur le web.

La toile est l'habitat naturel de l'araignée, son lieu de vie, mais aussi sa stratégie pour se fournir en nourriture, en attrapant des mouches par exemples. Les mouches sont-elles les cibles du commerce électronique en ligne ? Si vous êtes un internaute de base, comme moi, et donc un insecte, quelle stratégie avez-vous adopté pour éviter de voir pulluler dans votre espace des toiles hostiles dont le but est de vous capter ? Phishing, spywares, virus en mode collaboratif.

Le but fondamental de la toile d'araignée est de capturer les autres espèces d'insectes à des fins alimentaires. L'Etat assure la promotion de l'internet pourtant mais c'est peut être une politique consciente pour nous enfermer dans une virtualité autoritaire et non une autorité virtuelle. La lutte des classes entre les araignées riches de toiles et les insectes destinés à être piégés. Où est la vraie fracture numérique ?

Enfin nous aurons une pensée pour les araignées stériles qui ne tissent pas la toile, les internautes qui ne participent pas à l'extension de l'internet. Qu'ils aillent voir notre page La longue queue, l'hapaxisme et la réconciliation. La morale est que si tu n'es pas producteur de contenu sur internet, tu es destiné à dépérir.

Autoroutes de l'information

Al Gore n'a pas inventé internet. A son crédit, on peut simplement noter qu'il a joué un rôle majeur dans la popularisation de la pure métaphore qu'est l'expression "autoroutes de l'information". A la base, c'est assez descriptif d'une ambition politique, l'accès, si possible à haut débit, à des infrastructures de communications de d'informations, selon une vision universelle. L'idée initiatrice des autoroutes de l'information, c'est un plaidoyer pour l'internet pour tous. On a aussi beaucoup parlé des autoroutes de l'information en France. C'est un point d'un grand intérêt à mon avis.

Il y a des chemins, des routes et enfin des autoroutes. Autoroute s'entends comme :

Deux principes ont été dégagés :

Voilà qui donne matière à réfléchir et les implications sont telles que nous allons prendre chacun de ces points séparément.

Une grande route isolée des autres infrastructures de transport.

La globalisation de l'internet international concrétise la promesse d'une grande route. Des quantités importantes de personnes et d'informations circulent sur internet avec une certaine liberté. L'isolement des autres infrastructures de transport est plus relative et le questionnement trouve sa limite aux LANs, intranets, extranets, VPNs, ... Minitel.

L'internet comme transport médiatique de tout et n'importe quoi ne s'accorde par vraiment avec sa métaphore quand à son isolement mais il demeure qu'elle a quelque chose à nous apprendre. Le backbone est à l'internet ce que l'autoroute est au réseau routier. Il ne déssert pas tout et ce n'est pas sa vocation. Dans un autre article, j'avais spéculé sur le fait que IPv4 offrait un potentiel d'environ 4 miliards (dont environ 2,6 miliards déjà alloués). L'Hapaxisme militant voudrait que l'on passe impérativement à IPv6 pour que chaque individu sur terre dispose d'au moins une adresse IP. Sans vouloir entrer dans un conservatisme rétrograde, je pense que IPv4 est parfaitement adapté de par ses ordres de grandeur en tant qu'autoroute. Les mécanismes de partages d'une IP unique par plusieurs utilisateurs sont de surcroît bien connus et gérés.

Un espace réservé à certaines catégories de véhicules à moteur.

Nous avons déjà évoqué les problèmes liés à l'exclusion des robots par certains sites web, mobilettes interdites des autoroutes mais non pour des raisons de vitesse ou de sécurité routière. Ces mobilettes seraient exclues car elles vont trés vite, s'importent peu du paysage tant que le trajet est accompli et pouraient surtout permettre de voyager sans passer par les payages.

Le point qui retiendra particulièrement notre attention est le principe que certaines classes de véhicules sont admis alors que d'autres sont exclus. Il y a une part d'arbitraire. Dans technodicée du web-design, nous avions évoqué le paradigme de l'optimisation des pages web pour certaines classes de browser. Nous sommes encore dans des thématiques propres quand on arrive à l'accessibilité au sens entendu par le W3C et sa Web Accessibility Initiative. Prendre une autoroute pour faire un trajet est un choix d'accepter de payer plus cher avec comme contrepartie l'espoir de circuler plus vite sans sacrifier la sécurité. Le gouvernement britanique a pris en 2003 des engagements assez volontaristes en faveur de l'accesibilité, mais c'est un thème encore peu présent en France. L'arbitraire du classement des véhicules et la politique WAI sont sur le même axe. Combien de sites exigeant des browsers trés récents, des plug-ins propriétaires, du java, l'activiation volontaire du javascript, une platteforme spécifique, ... ? Il y a un balancement dans l'arbitraire des véhicules à moteur admissibles, avec la marque et le fonctionnement du moteur. Pour déclarer ses impôts sur internet, il faut un véhicule présentant certaines caractéristiques qui vont bien au delà de l'automobile de grand père. Un Etat qui ne prends pas à son compte la WAI renforce cet arbitraire qui s'il est nécessaire doit être modéré. L'INSEE estime que 31% des français sont des internautes.

Pas d'accès des riverains.

Pour que l'autoroute remplisse de manière optimale sa destinée d'infrastructure de transport à grande vitesse avec des garanties de sécurité, il faut qu'elle soit conçue comme un espace confiné avec ses règles propres et donc que les riverains n'y aient accès que par des points de contrôle bien déterminés et tant que l'accès des masses et des aggrégats passera par des ISPs, la situation sera préservée. Dans le futur, je me demande si le concept d'ISP n'est pas appellé à dispraître, la vision de machines connectées à leurs pairs par de la fibre optique ou autre chose, je ne sais pas. Je pense aux ISPs comme une facilité mais peut être c'est encore un anglissisme de ma part. Ils sont les médiateurs de nombreuses formes de régulation et je n'y trouve rien à redire contrairement à beaucoup d'autres. L'idée de régulation me semble essentielle, il faut un cadre juridique. Le droit justifie le fait que c'est une autoroute et non un circuit d'essai privé où l'on fait ce que l'on veut.

Pas de carrefours à niveau.

C'est un principe qui découle de considérations de sécurité routière. La masse de virus, spyware ou harmware véhiculés par ce réseau sont de nature à nous ammener à nous poser des questions. C'est plus la cohabitation avec les intranets, extranets et VPNs qui pose problème. Cet internet que l'on pourrait qualifier de gris en référence à ce que l'on appelle la littérature grise en sciences de l'information. Il y a une rupture dans le principe d'universalité qui semblait pourtant un postulat de départ.

La liberté de circulation

En droit des libertés publiques, il y a des grands principes comme la liberté de circulation. Sans entrer dans la théorie, il y a des choses qu'il peut être bon de rapeller. Une autoroute (ou un ouvrage d'art tel un pont) est admissible à éxiger le paiement d'un droit de passage s'il existe par ailleurs un itinéraire alternatif gratuit. Pour la déclaration d'impôts, cela ne pose pas de difficultés car il est encore possible de remplir les formulaires papiers. En politique-fiction, les grands plaidoyers pour l'e-administration se heurtent à la fracture numérique. Lorsque la Journal Officiel électronique sur internet de la République Française a acquis valeur légale, certains groupes se sont émus à l'idée que l'édition papier, qu'ils ne consultent pas par ailleurs, puisse à terme disparaitre.

Un autre aspect de la liberté de circulation que je voudrais évoquer est la pratique courante dans les grandes entreprises d'imposer le passage par des proxy filtrants. On pourait en parler en termes de liberté d'expression mais nous sommes ici sur une autoroute donc c'est de circulation qu'il est question. Technologiquement, les règles de contrôle que j'ai subi sont d'un genre assez stupide avec des exclusions par domaines, types de fichiers et mots-clés. Visualisez une bretelle d'accès professionnelle qui vous interdirait certaines directions, certains types de trajets et contrôlerai le moindre de vos mouvements. C'est une question de politique d'administration réseau mais je sens comme un malaise et peut-être un mal-être.

Les embouteillages

Avec la popularisation de l'e-mail est arrivée celle du spam. Sans aller jusqu'à la congestion pure et dure des réseaux, on observe cependant des phénomènes analogues. La mise sur blacklist de domaines entiers, les pannes sur les bottlenecks du backbone ou encore les accès mutuels saturés par l'emploi abusifs de protocoles peer-to-peer trop gourmands. Il y a des embouteillages sur internet et l'on y est d'autant plus sensible que l'on voyage dans des véhicules rapides.

Cyber-espace

Avec le concept cyberespace, nous sommes près du descriptif. Espace infini ou indéfini, nouvelle frontière, fantasmes d'universalité. Observez comment réagissent les non initiés quand ils accèdent pour la première fois à internet et qu'ils se sentent perdus. Voir comment on essaye de les confiner à des espaces restreints pour atténuer leur peur devant l'immensité de ce qu'ils entrevoient.

La pratique du terme cybersquatting, nous permet de redescendre sur terre et d'adopter une métaphore proche de l'immeuble tout en restant dans le même champ. C'est la vision d'un monde de propriétaires et de locataires avec comme phénomène marginal, évoquant la conquête de l'ouest de westerns, le squatting.

Google avec ses 8 milliards de pages web indexées n'est en fait qu'une simple restriction dee l'univers à ce que l'homme a exploré de l'espace, en personne, par satellites ou sondes. Au delà, il y a et il y aura de plus en plus ce que l'on appelle le web invisible. Ne serait visible que ce qui est indexé. C'est comme si je disais que n'existe que ce que je connais pour en avoir fait l'experience. Le web invisible est un objet de fantasme et donne lieu à des projections des plus délirantes quant au ratio invisible/visible. L'autre jour, un ami m'a dit 4 et j'ai dit 20, mais j'ai la conviction intime que le chiffre est beaucoup plus élevé, sans doute de l'ordre de 100. Nous sommes et sommes appellés à être devant l'infinité du vide sidéral. Techniquement, le vide sidéral conduit au bruit dans la cognition individuelle et au silence dans la cognition informatique.

Allez de l'avant et sachez que dans un avenir plus proche que lointain s'ouvriront à nouveau les larges avenues par où s'avancera l'homme libre pour construire une société meilleure.

Salvador Allende, septembre 1973