La longue queue, l'hapaxisme et la réconciliation

20/12/04

He said I have many mansions
and there are many rooms to see
but I left by the back door
and I threw away the key.

U2, The first time

Mon écoute comme exemple introductif

J'écoute beaucoup de musique, j'ai plusieurs centaines de disques et des milliers de mp3. Il y a des styles que je préfère (le trip-hop), des labels que je vénère (Mo'Wax), il n'y a pas de genre particulier sur lequel je me concentre mais on peut dire que j'aime la musique. Par contre, je ne peux pas dire, alors que le font la plupart de mes contemporains, J'aime toutes les musiques. Statistiquement, je peux affirmer que je n'aime pas tous les genres de musique mais, au fond, cela n'est pas très significatif. Dans ma collection, on trouve assez peu de disques qui sont considérés comme populaires au sens statistique.

J'ai beaucoup réfléchi à la manière dont je dois répondre à la question Quel genre de musique aimes-tu ? et je n'ai pas trouvé grand chose. Si je dis que je n'aime pas la musique populaire au sens classique, je passe pour un élitiste que je ne pense pas être et d'ailleurs, j'apprécie des choses qui sont considérées comme grand public (même si l'idée de payer pour ces produits contrarie ma morale, mais c'est un autre sujet). Si je devais dire que j'aime la musique spéciale, autant rester silencieux. Je n'ai pas trouvé de manière simple de répondre à cette question simple alors que tout un chacun y réponds facilement.

Philosophiquement, on pourait dire que je suis un peu baroque dans ma démarche d'acquisition de musique (achat / téléchargement) mais une fois encore, les chiffres me dénoncent. J'ai un culte idéologique pour ce qui est aléatoire car je suis en partie nihiliste mais si tel était le cas dans mon approche de la musique, j'aimerais toutes sortes de choses et je ne serais pas sélectif.

Je donne, par principe d'écologie médiatique et culturelle, les disques que je n'écoute plus, et je supprime, par souçi de gestion de l'espace disque, les mp3 que je n'imagine pas écouter.

Si l'on prends ces éléments de mon comportement vis-à-vis de la musique, on peut en conclure que j'ai une politique musicale. Reste à la qualifier. Je suis conservateur et libéral, moderniste et classique, alternatif et grand public... franchement je ne sais pas.

Consultez mes playlists pour vous faire une idée, et si vous trouvez une idée, je serais heureux de la connaître.

Attention is what creates value. Artworks are made as well by how people interact with them - and therefore by what quality of interaction they can inspire.

Brian Eno, A year

Le paradigme Long Tail

En octobre 2004, j'ai lu un article dans Wired 12.10, The Long Tail écrit par Chris Anderson, et je vous invite à le lire et méditer longuement car il est fondamental. Je vais essayer de résumer ici ce que j'ai cru en comprendre :

Dans le monde vers lequel nous tendons où tout est disponible, notament par internet, la conception des effets de masse doit être reconsidérée. Il y aurait un décalage de paradigme commercial entre les meilleures ventes et les ventes marginales. L'intérêt par le hit produit était lié au fait que le nombre de produits disponibles était limité. Pour faire simple, on pourait dire que la moitié des ventes d'un bon vendeur en ligne (type amazon) concernent des produits non disponibles dans le grand magazin culturel de votre ville (type Fnac). C'est important car ce n'est pas qu'une question de taille d'inventaire si l'on pense au fait que les produits les plus vendus le sont avec des marges plus réduites. La popularité ne monopolise pas la profitabilité. S'en suivent des développements sur les stratégies qu'il faudra adopter face à ce phénomène en termes de social networking, politique éditoriale et commerciale.

Le terme Long Tail exprime le fait que si l'on dessine le graphique de l'intérêt des gens pour les objets, au lieu de se trouver face à une courbe décroissant linéairement en terme d'occurences, on se trouve face à une hyperbole à la queue infinie. Le XXème siècle était totalement concentré sur le début de ce graphique, atteignant son paroxisme dans les années 1980. Internet nous introduit à un monde où la longue queue hyperbolique commence à prendre forme.

Like a bird on a wire
like a drunk in a midnight choir
I have tried in my way to be free.

Leonard Cohen, Bird on a wire

Un site comme deuxième exemple

Pour parler d'internet, car c'est un bon cobaye d'étude, je vais prendre un exemple facile à étudier mais non significatif, les logs de habett.org. J'aurais aimé avoir des données plus signficatives à analyser mais c'est un point de départ à la démonstration. Prenons mes chiffres de novembre 2004 avec 200 000 requêtes successives. Plusieurs éléments peuvent être notés :

Ces chiffres observent sur une durée limitée à un mois un seul petit site qui n'est indexé donc recherché que pour une faible minorité de son contenu, mais on retrouve le même phénomène. Le web non visible des moteurs de recherche est au moins 40 fois plus large selon les estimations les plus modestes. Internet est une sorte d'iceberg de ce point de vue. Le site étudié inclus peut-être très marginalement de mots pornographiques mais son contenu est ailleurs. Les requêtes montrent ce que les gens s'attendent à trouver et non ce qui a été mis à leur disposition. Ces voyageurs anonymes arrivent dans ce microcosme pour des raisons d'une très grande variété.

Si l'objectif était de faire de l'audience alors je me concentrerais sur ce top 30 mais ce n'est pas ma stratégie. Je ne serais pas ici le prophète du spamdexing mais je prêche pour l'engagement d'une réflexion qui vas bien au delà du web visible. Ce top 30 est pour moi anecdotique et j'en suis convaincu par la présente démonstration qu'il est statistiquement méprisable. Si quelqu'un essaye de comprendre de quoi parle un site en se basant sur ces statistiques formelles, il aurait une idée fondamentalement fausse.

Sorry Bill. I was just doing it the way I wanted to.

Johnny Cash

En informatique

En informatique on peut formuler un certain nombre d'observations. On vit dans l'idée du futur sous un système unique avec une idéologie classique, mais la vague baroque n'est pas loin. Entre les browsers marginaux qui falsifient leur identité pour être acceptés, la multiplication infinie des parfums de linux sous forme de distributions et la récolte surabondante de virus visant les systèmes et logiciels apparaîssant comme majoritaires, on retrouve nos grands axes.

Pour ma part, j'ai une petite station de travail Iyonix sous RISC OS par goût personnel et choix historique, un PC sous Windows pour m'ouvrir sur le monde et les fonctions standard, puis un iBook sous OS X par éclectisme oecuménique et support du beau design. Je fais ma messagerie là où il n'y a pas de virus, j'accepte une grande variété de formats de fichiers sous leur environment natif, je joue de la multiplication des identités en exploitant chacune de mes machines en ce qu'elle a de particulier. Avoir des convictions marginales, s'intégrer dans le groupe, apporter une valeur ajoutée.

Ailleurs

On pourait ici parler de la biodiversité. Des études montrent que les dégénérescences sont plus nombreuses dans des cadres confinés et que le brassage génétique a de nombreuses vertues, en terme épidémiologiques par exemple.

On pourait parler de politique, des absurdités auxquelles sont parvenus les régimes bipartistes.

On pourait parler des trop nombreux échecs des instituts de sondage à réfleter des réalités qu'ils ne font que construire puis conforter.

On pourait parler de géopolitique et de la multiplication des Etats, sur-Etats, sous-Etats.

On pourrait parler de l'inflation spécialisationiste du monde professionnel où les fonctions basiques et populaires sont délocalisées ou machinisées.

On pourait parler de beaucoup de choses, trouver des exemples et aussi des contre exemples à n'en plus finir, mais mon objectif est de dégager un espoir de portée large.

La science-fiction

Quand vous regardez des films, lisez des livres, de science fiction, le futur est toujours envisagé comme froid, anonyme et surtout uniformisé. Un gouvernement unique, une culture pour toutes les masses, des gens s'habillant selon les mêmes codes, des comportements génériques ... Ces visions théorisées du futur ne sont pas insignifiantes. Elles sont en fait le reflet de la peur de leurs auteurs de se voir fondre dans la masse. Internet leur donne en partie raison car il est le médium par lequel tout le monde peut se déclarer auteur.

Ces récits font en général appel à un héros, un marginal, un système alternatif qui vient au secours des particules d'un monolithe global. Les questions d'égo des auteurs sont réelles à cet égard mais nous ne nous y attacherons pas. Ces héros libérateurs, par principe, sont faits pour incarner le bien. Ces récits décrivent donc bien un monde de diversité comme un idéal.

Tu viens de perdre ta part du monde à venir.
- Tant mieux, s'exclama-t-il: le salaire étant supprimé, je puis à présent commencer véritablement à servir.

Martin Buber, Les récits hassidiques

Hapaxisme

La vue radicalement ultime du raisonement conduit à l'hapaxisme. Un hapax est un mot ou une forme que l'on ne rencontre qu'une seule fois dans un corpus donné, selon l'Académie française. A ce jour je suis le seul à parler d'hapaxisme, quel paradoxe ! Les six milliards de terriens sont tous différents donc c'est une idéologie qui pourait se poser. Se dit hapaxiste celui pour lequel aucune généralisation n'est possible (nihilisme individualiste) et qui systématise la génération de la solitude empirique (aléat marginal volontariste).

Il y a déjà plus de pages web que de terriens. Certains pratiquent le Google Wacking comme sport et donc manifestent un intérêt spécial pour l'hapaxisme. Dire que cette pratique est celle d'un minorité est malheureusement vrai. Il y a une tendance sous-jacente à réprimer les instincts créatifs des individus qui passe par des choses commme le dénigrement des pages personnelles comme source d'information, les coûts importants liés aux livres publiés à compte d'auteur ou encore, l'idée que la statistique se doit d'ignorer l'invidu que l'on retrouve clairement exprimé dans des lois comme celle du 7 juillet 1951 (cette loi part du principe sain que la contrepartie de l'obligation de répondre qux demandes des études statistiues nationale est l'anonymisation des résultats, mais phisolophiquement elle sacrifie l'individu sur l'autel du collectif), ou encore les principes généraux qui renvoient à l'atypique non significatif.

Nietzsche parlait de l'humanité comme d'une masse de moutons perdus dont l'instinct primaire, à réprimer, était de former des troupeaux. De même, les hommes sont rassurés par le fait de former des groupes, sociétés, religions, nations, ... et moi même j'ai longtemps été Nietzschéen.

Ce qu'il y a de plus méprisant au monde, c'est le dernier homme, qui avachi, avali et asservi, choisit de croupir dans le marécage du bonheur. Bref, l'homme qui se croit malin parce qu'il préfère jouir mesquinement plutôt que combattre en héros.

Nietzsche

Réconciliation

La mesure venant avec l'age et la réflexion, la recherche de son prochain et de son lointain, on ne peut nier l'effet non additif mais multiplicateur de l'aggrégation des objets. La tendance à former des ensembles trouve en fait sa justification dans le fait que nous sommes tous différents. L'instinct qui pousse ce mouvement est initialement une peur mais l'on peut évoluer grâce à l'acceptation que l'on n'est pas omniscient à titre individuel. En pragmatiquement individualiste, je ne sais pas tout mais la collaboration vas m'aider à en savoir plus.

Le mouvement open source dans sa maturation est un epiphénomène de cette tendance. Les Etats se divisent puis forment ensemble des aggrégats, concluent des traités, se retrouvent dans des fédérations qui deviennent parfois membres de super-Etats sans pour autant perdre leur identité. Le groupe peut alors être considéré comme un moyen d'exprimer et de faire valoir le caractère propre de ses éléments.

La démonstration du phénomène Long Tail vient apporter de manière fondamentale un contredit magistral au concept même de statistiquement non signifiant. D'une manière ou d'une autre, vous êtes ignorés alors que vous avez de manière univoque une valeur importante.

Plus vous êtes différent, plus vous avez intérêt à intervenir. La marginalité est infinité, mais c'est à la marge que l'on trouve le plus grand profit dans le modèle économique du commerce Long Tail et c'est dans l'aggrégat que les minoritaires trouvent les moyens de cultiver leur différence.

La démarche alternativiste

Nous sommes uniques. Même si nous du mal à nous intégrer dans des communautés, nous pouvons apporter une valeur à l'humanité. Vivre en marge et avoir des idées différentes sur le fond ou la forme n'est pas signe d'un non être. Le futur appartient à ce qui semble négligeable. L'important, c'est de participer. Le futur à besoin de chacun d'entre nous. Nous ne sommes pas un dieu omniscient mais nous incarnons une information statistiquement importante.

Dans la théorie du chaos, on apprends empiriquement puis doctrinalement que les gestes les plus infimes peuvent avoir un impact d'une portée exceptionnelle. Notre fractalité intérieure n'est rien face à celle du monde mais celle-ci ne serait rien sans nous selon le modèle. L'attracteur étrange est la conscience golbale de l'univers, si l'on l'accepte.

Un mort, c'est une tragédie; Un million de morts, c'est une statistique.

Joseph Staline

Et toi ?

Si vous avez déjà l'impression d'être un anonyme vivant dans un monde uniforme alors il ne tient qu'à vous de vous démarquer, de vivre votre vie différement des conventions sociales. En cherchant en vous sans vous préoccuper de passer pour un marginal, vous trouverez de quoi nourrir le syntagme universel. Mathématiquement.

Si vous êtes convaincu d'être unique et d'une grande valeur, demandez-vous ce que vous avez fait, non pas pas pour votre prochain, mais pour votre lointain. Dans quelle mesure avez-vous participé au royaume d'un dieu ou au progrès de la civilisation ?

Vous pouvez vous dire que ces objectifs sont hors de votre portée mais nous espérons avoir démontré le contraire. La richesse est dans la variété. Plus vous êtes loin, plus vous êtes riches.

Cela commence par des choses simples. Vas-tu voter ? Dis-tu franchement ce que tu pense dans un cas où l'on te donne à croire que tu as tort ? Ce sont des petites choses quotidiennes mais vitales.

Si l'on veut aller plus loin et avoir une démarche active : Formalises-tu de façon pérène des informations vers le public ? Publies-tu ton savoir ? J'ai créé mes sites personnels dans cette démarche. Narcicisme, égocentrisme, media-terrorisme, indécence, nihilisme, ... ou alors simplement tentative de réconciliation avec le monde ?

Il était pareil à un homme qui a perdu son chemin dans la forêt et qui ramasse du bois pour le cas où il finirait par en sortir.

William Faulkner, L'esprit d'économie