Tu viens de perdre ta part du monde à venir. - Tant mieux, s'exclama-t-il: le salaire étant supprimé, je puis à présent commencer véritablement à servir.
Martin Buber, Les récits hassidiques
Tout le monde n'a pas connu internet à l'époque où la bande passante était chère et rare. A titre personnel, j'ai des souvenirs de 1995 quand on se connectait à 6 heures du matin sur nos modem 14400 bauds pour profiter de débits plus élevés avant que les américains ne se réveillent, tant sur le web que le gopher. Tout le monde n'a pas connu les ordinateurs avec 16Ko de mémoire ou les disquettes de 360Ko. Aujourd'hui j'ai une connexion ADSL à 8Mb et des dizaines de Go d'espace disque mais j'ai toujours cette sensibilité pour l'écologie en matière d'information numérique.
Que reste-t-il de cette épopée que nous devrions garder à l'esprit de nos jours où les ordinateurs sont si puissants, le stockage si peu cher et les débits réseaux si larges ?
On vit peut-être dans un monde d'abondance mais les principes exposés sont importants. Ce n'est pas tant qu'il y a un risque de régression, bien au contraire, mais plus qu'il faut avoir une approche saine des NTICs, prendre du recul et avoir une gestion rationnelle.
Commencons par un exemple qui tient presque de l'absurdité. Etant un peu de la vieille école, j'ai toujours fait de l'e-mail au travers de logiciels de messagerie et je croyais naïvement que c'était le cas de la majorité des utilisateurs. Récement j'ai repris mes études et j'ai fait le constat que la quasi totalité des étudiants de ma promotion utilisaient en fait des WebMails divers et variés et que le concept même de logiciel de messagerie leur était pour la plupart étranger.
Le WebMail est le fait d'envoyer et de recevoir ses emails à partir de sites web du type Yahoo, HotMail pour les microsoftiens, Mail2Web pour les malins ou, plus génériquement, le site de son provider.
Si l'on raisone en termes de bande passante, l'idée même du WebMail est une énorme abération. Chaque fois que vous lisez un message, celui-ci est transformé en une page HTML avec en plus du contenu du message, un habillage, une interface de navigation, voire de la publicité. Faites vos calculs mais à chaque lecture, sachez que vous faites un transfert de données au minimum 5 fois plus important que nécessaire.
A leur apparition, les WebMails étaient destinés aux personnes n'étant pas chez elles et attendant une message important. Ensuite, on est passé de l'accès alternatif tel que proposé par les providers à la prestation en soi : Vous n'avez pas d'e-mail donc on vas vous en proposer un auquel vous pourez accéder uniquement par le web. On peut penser que c'est un service que l'on vous rends mais nous n'avons pas l'innocence de croire que ce n'est pas simplement une prestation commerciale. Le but de HotMail, Yahoo et consorts n'est autre que de vous faire voir de la publicité. Personne n'est dupe. Si en plus il y a moyen de vous envoyer des messages non solicités ou de vendre votre adresse à des spamers, c'est un drôle d'échange de mauvais procédés. Quand un pur WebMail prétends vous fournir un anti-spam, c'est pour garder la main égoïstement sur le spam qu'il va envoyer.
Au delà de l'économie massive de bande passante (10 à 20 fois) pour un usage courant, avoir un logiciel de messagerie vous offre de surcroît nombres d'avantages en termes d'ergonomie, personalisation, archivage, sécurité, contrôle. Envoyer des messages propres, sans publicité, sans HTML, avec les headers que l'on veut, cela représente une plus-value importante. Je ne dis pas un progrès car historiquement, c'est le WebMail qui est une régression.
Je connais des utilisateurs qui, même s'ils ont un accès haut-débit chez eux et toute liberté d'agir, continuent d'utiliser des WebMails par défaut. Je ne sais pas si c'est de la paresse ou de l'ignorance mais c'est un problème. En utilisant des WebMails, souvent mal faits, ils propagent de la publicité et surchargent la bande passante des personnes avec qui ils sont en contact. De nos jours, il est tellement facile d'ouvrir un compte e-mail ou d'utiliser du POP3 ou de l'IMAP.
Il est à noter de surcroît que les WebMails, avec leurs interfaces si mal faites, favorisent le non respect de la netiquette dans les e-mails. Top-posting, quotage de goret, citations abusives, non respect des signatures, ... tout y passe et le gachis de bande passante se propage aux destinataires en même temps que les mauvaises habitudes.
Il faudrait dans un monde idéal que le phénomène WebMail retourne à ses origines, à savoir l'accès distant à partir d'un réseau étranger. A titre personnel, je n'ai recours au WebMail qu'en dernier recours et avec les précautions qui s'imposent. Comme je l'ai expliqué ailleurs, avoir chez soi un serveur IMAP me semble la meilleure solution, pour garder un vrai contrôle sur la chaîne du courrier. Si vous n'allez pas jusque là, utilisez au moins un bon logiciel de messagerie et non une usine à virus type Outlook express. Téléchargez gratuitement Mozilla, Thunderbird, Mutt ou n'importe quel client e-mail qui vous plaît.
If you don't have money, make a virtue of its lack.
Bob Stein
Beaucoup de choses pouraient être aussi faites pour rendre le web plus léger et donc plus rapide. Au niveau des protocoles, assurer la promotion du HTML 4 en mode Strict ou du XHTML semble aller dans la bonne direction.
Du point de vue strictement écologique, les feuilles de style en cascade (CSS) sont une bonne initiative : présenter l'information dans sa forme la plus aboutie en fonction des capacités de lecture des clients web. Reste à savoir si les CSS sont employées au maximum de leur potentialités. Faire des CSS externes, bien hiérarchiser le contenu, valider les documents et la mise en forme, ce sont des petites choses mais la masse ne fera que rendre le web une expérience toujours plus intérêssante.
Il y aurait beaucoup à dire sur la qualité du code HTML mis en ligne quand on pense que certains en sont restés à des outils de type frontpage ou que d'autres diffusent directement l'export HTML de Microsoft Word. C'est un tel gâchis d'espace disque et donc de bande passante. C'est d'autant plus navrant que nombre d'outils permettent d'alléger le code, de simplifier sa sémantique tout en ayant des résultats bien plus satisfaisants et des contenus encore plus pertinents. Je code mes pages "à la main" mais j'admets que l'on utilise pour des raisons de simplicité des outils pseudo-WYSIWYG tel DreamWeaver (qui tient plus du ravaudage que du tissage soit dit en passant). Encore faut-il bien choisir son outil et ne pas hésiter à observer le code produit. Des outils de type HTML Tidy ont encore leur utilité. Je n'ai rien contre les CMS mais, une fois encore, ils peuvent se transformer en usines à gaz.
Du point de vue des browsers, beaucoup reste encore à faire. Avec une gestion vraiment intelligente des caches et proxies, on peut limiter les transferts. Lancer des requêtes exclusivement sur les headers HTTP systématiquement préalablement à toute réception de contenu semble s'imposer. Malheureusement, trop de sites, sous prétexte qu'ils sont dynamiques, générés à la volée, renvoient des headers incomplets ou faux. La mode des solutions PHP/MySQL pour des sites qui ne nécessitent pas un tel attirail technologique a fait des ravages dans ce domaine. Sous des prétextes fallacieux, on recours à des bases de données à tort et à travers, ce qui a pour effet non seulement de forcer les clients à télécharger à nouveau toutes les pages mais surtout d'alourdir dans des proportions délirantes la charge des serveurs.
La question de la charge que l'on impose au serveurs pose des problèmes proches de ceux de la bande passante. Sous prétexte que c'est gratuit ou que l'on paye en forfait, on profite pour avoir une approche laxiste. Ce n'est qu'une somme de petites choses mais l'on en fait des rivières souterraines.
Pourquoi ne pas envisager dans le futur des Client Side Includes (CSI) ? Les dernières normes CSS avec des éléments du type p:after { content: "Hello world"; } semblent en tout cas s'engager dans cette direction. Bien gérées, les CSI réduiraient la bande passante utilisée et repporteraient le traitement de la charge serveur à la charge client. Chacun serait mis devant ses responsabilités et non devant sa peine comme quand on voit ce qui peut être pratiqué par certains comme contenus pseudo dynamiques à coup de document.write en javascript. Ne me parlez pas des frames non plus.
Les avancées des technologies RSS sont aussi pleines d'opportunités. Utilisées comme système de veille ou de notification, elles peuvent éviter des visites répétitives à des pages en attente de mise à jour. Faible trafic et plus-value utilisateur, tout le monde devrait y trouver son compte. Avec l'intégration des protocoles RSS dans un nombre croissant de logiciels, on avance à mon sens dans la bonne direction. Si l'on a une vision de l'écologie informationnelle qui vas au delà de sa dimension numérique, les perspectives de syndication offertes par les RSS sont en fait une forme de recyclage des contenus ce qui est tout à fait appréciable.
Avec les modes politiques et la variété des points de vue, on passe parfois du paradigme de l'écologie à celles du développement durable. Ainsi il faut considérer internet dans les pays en voie de émergeants ou en voie de développement. Moins bien équipés que les riches occidentaux, adopter certaines des démarches décrites sont une main tendue vers eux. Internet et l'informatique en général vit dans une hyper-inflation qui semble imparable mais ce n'est qu'une question de point de vue. On peut proposer une vue alternative et proner la stabilité.
S'il semble que l'ADSL traditionnel soit maintenant arrivé à son plafond avec ses 8Mb, d'autres protocoles peuvent encore venir avant de voir arriver la fibre optique. Du point de vue de la puissance des clients, on commence à sentir que la loi de Moore n'est pas loin du point de rupture : surconcentration des fondeurs de microprocesseurs, approches délirantes du refroidissement des composants, explosion de la puissance des alimentations des machines avec les conséquences en termes de consomation électrique que l'on sait, ...
Alors que la mode du thin-client semble bien s'être évanouie, ne voit-on pas arriver sur internet des téléphones cellulaires qui viennent remettre en question les paramètres de développement du web, imaginant mal un appareil en 3G se limitant à du WAP en mode texte de façon pérène.
Tout ce qui est vrai du point de vue client l'est aussi du point de vue serveur, comme si le modèle économique du payement au forfait avait contaminé d'autres sphères de ses mauvais principes. Le culte du hit fait des ravages et l'on est encore loin d'être passé de la volonté de faire du chiffre à une démarche qualité. Je ne serais pas ici l'apôtre du payment à la prestation prestation ou au volume, car si l'on forfaitise c'est avant tout pour mutualiser la gestion et les risques, ce qui est une bonne chose en soi. Je veux juste dire que la forfaitisation n'est pas de nature à inciter les clients à avoir une approche citoyenne de leur consommation. Dans notre monde devenu d'abondance, on aurait perdu en route des principes sains qui nous conduisent à nourrir le démon de la surconsommation et donc de la congestion globale qui se retrouve à l'insu des plus pauvres.

Poids du code HTML de Yahoo.com
Il y a eut une époque où l'on avait le principe que si l'on récuperait de l'information sur internet alors il fallait en contrepartie donner de l'information en la mettant en ligne. Vous être l'avenir de l'internet, selon la réconciliation de longue queue, car étant un hapax, vous avez des informations uniques à partager. Le développement durable passe par vous, la stratégie de vos actions et le sens de vos contenus. On est loin de cette époque du partage par tous car on vit avec l'impression que l'on paye à son ISP un accès au contenu alors qu'il ne s'agit que du médium en tant qu'infrastructure de transport. Vous louez une prestation d'accès à monde qu'il n'appartient qu'à vous de rendre meilleur.
When I'll meet my maker, he'll question me.
Johnny Cash, Unearthed